FOUDRE Une légende en quatre saisons

FOUDRE par Dmitry Volchek

17 septembre 2014 /

Bien que le Festival du film de  Rotterdam commence à avoir des concurrents, il reste néanmoins le meilleur festival dans le monde ; je suis venu ici pour la dix-huitième fois et je reviendrais ici jusqu’à ce que je sois invité par la marraine osseuse (la mort).

(…)

Dans la programmation de Rotterdam cette année, il y avait un film  frappant à tous égards.

Manuela Morgaine a réalisé un film de 4 heures sur des survivants de la foudre, et ce pendant neuf ans et sans presque aucun financement, avec, pour finir,  l’aide d’une campagne de crowdfunding.

Il y a trois ans qu’est sorti le film de Jennifer Beychvol «Œuvre de Dieu» sur le même sujet. Parmi ses héros, il y avait l’écrivain Paul Auster, qui racontait comment sous ses yeux, la foudre a tué un de ses camarades de classe.  «Œuvre de Dieu» est un objet tout à fait traditionnel avec des têtes parlantes et une morale (Dieu agit de façon mystérieuse et vous vous en tenez à sa dernière volonté).

Manuela Morgaine a inventé une telle architecture incroyable, que les maîtres qui ont reconstruit la jetée Wilhelmina, là où se tient le festival de Lantaren-Venster  à Rotterdam, l’envieraient.

«Foudre» est un film en quatre saisons. «Automne» évoque des personnes qui viennent d’être frappés par la foudre : un pêcheur, un berger, un agriculteur et un propriétaire d’ hôtel qui nous parlent de leur expérience,  accompagné par le personnage de Baal​​, chasseur d’éclairs, qui est aussi à ses heures, un DJ parisien.

– «J’ai reçu toute l’électricité produite par toutes les centrales en France» dit fièrement l’agriculteur.

Pour tous, c’est une expérience existentielle primordiale dont ils se souviennent jour après jour (Paul Auster a également déclaré qu’il pense constamment au feu divin, à la carbonisation de son ami).

La dernière à se confesser, c’est une danseuse que la foudre a frappé sur la plage. Maintenant, elle est paraplégique mais sa vie s’est curieusement embellie après l’accident; elle se sent heureuse et danse encore (en fauteuil roulant).

La deuxième saison « Hiver » est dédiée aux patients  souffrant de dépression. Apparaît un personnage de mélancolie  sous les traits de Saturne, incarné par  le psychiatre William de Carvalho. Celui ci étudie les méthodes de guérison par l’électricité : les électrochocs.  Ses ancêtres viennent de la Guinée-Bissau , ici dans le film entrent en transe et communiquent avec les dieux lors de transes rituelles, et l’un des attributs de la cérémonie est une minuscule civière rouge décorée de fragments de miroirs.

Saturne raconte aussi que le médecin romain Galien recommandait de traiter les troubles mentaux en posant sur la tête des malades un poisson : la raie électrique.

Nous avançons dans le « Printemps », sur les ruines de Palmyre en Syrie. Ici vit un archéologue-stylite qui recherche dans le désert la mystérieuse truffe appelée Kama. On sait que son mycélium s’entremêle avec les racines de la rose des sables et qu’elle est inséminée par la foudre, grâce à son phallus de feu qui transperce le sable. La truffe Kama a des propriétés aphrodisiaques. Elle est ici transportée sur l’île de Sutra…

Avec ce Kama Sutra commence l’ «Eté» : dans la pièce de Marivaux «La dispute» (1744), deux orphelins Azor et Egle sont élevés séparément dans un isolement complet, et vont découvrir les secrets de l’amour. Une rencontre entre eux est arrangée afin de déterminer qui est le plus chaste de l’homme ou de la femme.

C’est l’expérience du coup de foudre amoureux, l’amour au premier regard. Les marionnettes fardées d’Azor et d’Eglé copulent sur la plage. Leur histoire est commentée par un astrophysicien qui conclut que les trous noirs et la dépression sont une seule et même chose, ainsi que la foudre et le sperme qui sont matières similaires.

Azor et Eglé sont rattrapés par Saturne -Mélancolie, et pour finir, tous les personnages se rencontrent dans une discothèque orchestrée par le dieu et DJ Baal .

Dois-je ajouter que la danse commence dans un fauteuil roulant?

(…)  «Foudre» est l’un des premiers films des plus impressionnants de ces dernières années.

Le film ne ressemble absolument à aucun autre et à juste titre ;  il était inclus dans le concours Bright Future (dans le jury duquel on retrouvait le critique Boris Nelepo).

En voyant FOUDRE, je me suis  rappelé  l’un des derniers spectacles de Romeo Castellucci «The Four Seasons Restaurant» où des filles qui se sont coupées la langue interprètent « La mort d’Empédocle » d’Hölderlin en agitant des drapeaux. (…)

Traduction de l’article par Natacha Kantor

Comments are closed.

Nicolas Dehorter / translations David H. Pickering